Association Laure Charpentier
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"L'IVRESSE"
Par le Docteur Gérard  VACHONFRANCE




  

    

   L'ivresse est un état d' euphorie, de ravissement, d'enthousiasme (in­theos) qui facilite la parole, l'intuition, la création sans lesquelles il n'y a pas de vie.

         

L'extase, souvent rapprochée de l'ivresse, voire confondue avec elle, est un état qui transporte un sujet hors de lui-même et hors du monde, avec le sentiment d'accéder à un monde transcendantal...

                Mon but est ici d'approfondir les différences entre l'ivresse- hors ses conséquences pathologiques bien connues - et l'extase mystique. Je souhaiterais montrer qu'il ne convient pas de classer ce dernier état dans la pathologie mentale, comme trop souvent il est fait,  alors qu'il ne cesse d'interroger le philosophe, le métaphysicien, le psychologue, le psychiatre, 

  le religieux, voire l'artiste. 

Entre ivresse et extase,  je souhaiterais évoquer le sentiment océanique, un terme emprunté aux Hindous par Romain Rolland, et qui a rendu Freud si perplexe.

 

L'ivresse est  un état souvent célébré  parce qu' il est, dans ses premiers effets, exaltation de l'esprit et enchantement. Baudelaire disait " Il faut toujours être ivre ... de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez -vous! »  (Spleen).

Ses causes sont multiples: l'amour, la grandeur, la victoire, le succès, la beauté, la poésie, la musique, tous les arts. Dans un tout autre ordre d'idée,  l'effort (le marathonien), la privation de sommeil, le jeûne,  la quête de l'objet addictif, le travail, le jeu, la prise de risque suscitent aussi l'ivresse.  

L'ivresse toxique est, on le sait, fréquemment recherchée par l'usage de produits naturels ou synthétiques. Il semble qu'on ait pu croire un moment qu'à l'aide de ces drogues, la société atteindrait le bonheur.

On peut penser que l'on s'enivre pour fuir une réalité. Mais très souvent, toxiques et réalité s'associent pour imposer une sujétion tyrannique, une obligation qui n'admet aucun sursis, une véritable aliénation. On entre alors dans la pathologie, la souffrance.  De quelle aliénation s'agit-il? C'est une aliénation à soi-même: un autre en soi commande.

*Une aliénation aux autres.

*Une aliénation au temps: le temps s'arrête pour celui qui s'enivre.

*Une aliénation à la nature: après de longues années d'ivresse, le patient devenu abstinent redécouvre avec joie les autres, mais aussi les fleurs, les arbres, le printemps, les couchers de soleil, la vie.

*Une aliénation à sa maladie : il reste étranger au diagnostic, aux traitements proposés.

*Une aliénation à la mort : ainsi un patient sidéen demandait à arrêter l'alcool, alcool me vole ma propre mort", disait-il.

                                                  

L'ivresse intéresse l'individu mais elle concerne aussi le groupe social : l'ivresse a, en effet, une fonction sacrée. On connaît le rôle de ces cérémonies où le toxique (coca, kava, peyotl, soma) joue un rôle et permet au prêtre de convoquer les divinités en un temps et un lieu précis. On parle d'ivresse mystique que l'on ne peut confondre avec ce qui vient d'être décrit précédemment. C'est ici une façon d'atteindre les dieux, de leur demander aide mais aussi de les tenir à distance, car ils sont craints, de les maîtriser et, peut-être, de s'en défendre.

Ces pratiques ont pu faire parler d'ivresse mystique. Mais il s'agit là d'une simple métaphore pour évoquer l'ineffabilité de l'extase mystique, dont nous parlerons plus loin, qui, elle, transforme l'individu de façon subtile et profonde, qui exige un travail intérieur sans faille, ce que ne saurait faire un toxique qui n'a d'autre exigence que la plus complète passivité. On a pu dire que l'ivresse toxique était la mystique du pauvre.

 

Le sentiment océanique est une expérience, un moment "

"extraordinaire"qui survient, chez certaines personnes, caractérisé par une

 transformation de la perception, un sentiment de ne faire qu'un avec le

 monde environnant, avec la paisible et sereine certitude d'être en communication directe avec ce monde; surconscience en même temps que

 surprésence du monde. L'expérience est indicible. Sa survenue est

 imprévisible, souvent déclenchée par une émotion esthétique mais certaines

 personnes peuvent le déclencher : par exemple, les pratiquants du yoga.

Sa durée est brève, de quelques minutes. Il n'a rien à voir avec l'extase

 mystique qui est d'un tout autre ordre, qui entraîne,  elle, une modification

 profonde et durable de la personnalité….

 

... Pour ce qui est de l'extase mystique, elle  ne  peut être  provoquée ni par l'absorption de toxique ni par une technique spécifique, mais elle suppose une certaine disposition intérieure. Elle survient certes spontanément, mais dans le cadre d'une vie spirituelle intense, longue et approfondie. Elle intéresse le philosophe, le sage ou le religieux, chacun sa voie: l'expérience mystique n'est pas réservée aux seuls religieux, même si ce sont eux qui ont transmis les témoignages les plus nombreux. Il est remarquable que les descriptions soient très proches les unes des autres, et ce, quels que soient les lieux, les époques, les doctrines, les cultures. Toutes les religions en parlent. Le christianisme, au tout début, s' est  montré réticent, sans doute en souvenir des débordements et des transes licencieuses du culte de Dionysos qui a laissé quelques traces dans tout le pourtour de la Méditerranée, et suscité la méfiance...

Puis il y eut l'influence des philosophes néoplatoniciens, de Plotin (200-270) en particulier et de Maître Eckhart (1260-1327). C'est surtout grâce à Saint Thérèse d'Avila et à Saint Jean de la Croix, au XVIe siècle, que l'expérience mystique a acquis ses lettres de noblesse et que son authenticité a été reconnue par l'Eglise catholique. Leurs écrits, surtout ceux de Sainte Thérèse, ont précisé les différentes étapes de la réalisation de cette expérience mystique.

L'étude des oeuvres de Maître Eckhart reprit, au XIXe siècle, après les Lumières en plein romantisme allemand. Il influença notamment Jung et Heidegger.

L'expérience mystique reste indicible, ineffable. Cependant toutes les descriptions, par les mystiques eux-mêmes et quelles que soient les latitudes, insistent sur une note fondamentale : un sentiment de joie, une sérénité, un grand élan d'amour, mots qui ne manquent jamais, et qui font que ces êtres rayonnent et sont vite reconnus comme exceptionnels...

...Maître Eckhart parle d'« une émanation de la vie divine dans l'âme. Il évoque l'abandon du Moi et du Non Moi, une fusion en Dieu, un Dieu conçu comme Être parfait, qui n'est autre que l'amour même…

La dernière étape du mystique, explique Maître Eckhart, est donc le détachement. Le mystique doit se détacher de cette idée de Dieu, laquelle si parfaite soit-elle, reste trop humaine.. ».

Cette expérience est ineffable, personnelle, incommunicable; ce n'est pas pour autant qu'elle doit être considérée comme anormale et morbide et inscrite au chapitre de la pathologie.

Certes il y a des malades qui allèguent des états semblables, la folie mystique existe, mais on y reconnaît une souffrance, des positions défensives et narcissiques, une méconnaissance du réel, une rigidité, une inadaptation profonde...

 Tout ce que cherche l'homme avec son intelligence, c'est figer quelque chose de l'absolu, une marque d' absolu, un brin d'absolu, sinon l'absolu lui-même. Les trois expériences que nous avons évoquées tentent de répondre à cette exigence.

 

L'ivresse toxique (ou autre) cherche un dépassement,  promet quelques intuitions.  Elle ne peut pas tenir cette promesse.  Ses résultats sont illusoires,

Avec le temps, elle entre dans la pathologie. Ce ravissement qu'elle entraîne, associé à ce halo de morbidité qui l'entoure, pervertit la perception que l'on a actuellement,  et du sentiment océanique et de l'expérience mystique. L'époque actuelle scientiste qui se méfie de l'expérience subjective a contribué, sans aucun doute, à renforcer la conception que l'on a de ces deux dernières expériences. C'est pourquoi nous avons cherché à bien distinguer cette ivresse toxique, bien connue, des deux autres extases .

Le sentiment océanique est une intuition, un tout petit voile levé. C'est une expérience imprévisible d'amateur, une approximation dérisoire au vu de ce qu'elle fait percevoir, mais une expérience qu'on ne saurait négliger : elle a transformé la vie de quelques-uns, suscité des vocations et influencé la vision philosophique du monde chez d'autres. C'est une respiration de l'âme que les artistes aussi connaissent, un souffle de spiritualité.

L'extase mystique - c'est ce qui la différencie des autres types d'extase ou d'ivresse - donne à l'homme une grande et forte impulsion spirituelle. Elle peut devenir action et ouvrir l'homme au meilleur de lui-même, peut-être par une perception de l'Être au plus profond de lui-même, au-delà ou en deçà de l'inconscient. »

       

 

 

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